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Ce matin, le Sénat français a annoncé que 211 milliards d’euros d’aides diverses avaient été versées aux entreprises. On imagine, et surtout on espère, que les entreprises en question ont une activité en France autre qu’un siège social. Qu’elle soit française ou pas importe peu si, bénéficiant d’aides, elles participent à l’économie et à l’emploi de la France. Outre ces questions tout à fait pertinentes, il s’en pose bien d’autres pour justifier de l’octroi de cette manne financière considérable allouée aux entreprises. Le principe n’est pas dérangeant outre mesure, car contrairement aux discours et croyances répandues par le monde de l’entrepreneuriat et de la politique, le secteur privé est un assisté comme les autres, perfusé à l’argent public, de tout temps et sous toutes formes. Qu’on parle d’aides publiques, de contrats publics, etc., l’argent public est, dans tous les pays, États-Unis compris, indispensable à la bonne santé du secteur privé. On comprend mieux, quand on est un tant soit peu objectif, pourquoi les systèmes publics sont dans le collimateur du secteur privé et pourquoi ils souhaiteraient en être les acteurs, voire disparaître à leur profit, ce qui nous profite à tous avec notre argent, l’argent public.
L’argent public : un moteur pour le secteur privé mondial
Car non content de vivre sous perfusion, nos entrepreneurs et entreprises souhaiteraient gérer totalement l’argent public, qui de ce fait ne le serait plus, en partie, en grande partie. On peut déjà considérer que c’est le cas actuellement et que l’argent dit public ne profite qu’à certains. Cela dépend des pays et des politiques menées, mais on note l’accaparement de certains marchés par une ou quelques entreprises, amassant des fortunes grâce à l’argent public ou aux services publics. S’il existe un pays où l’esprit d’entreprise et l’interventionnisme de l’État est très mal perçu, où l’individualisme est à son paroxysme et où les aides, quelles qu’elles soient, sont perçues comme une dépense inutile, d’après ce qu’on en sait, les États-Unis. Eh bien, les chiffres sont assez pharaoniques, que ce soit pour les agriculteurs, pour les industries de l’armement ou pour l’automobile. Certains empires actuels ne se sont formés que grâce à l’argent public, un comble quand on entend les discours. Mais la maxime indémodable et toujours d’actualité : « Faites ce que je dis et pas ce que je fais » prend tout son sens et son ampleur lorsque de telles informations émergent. Le cas de la France n’est pas isolé et je dois dire que je suis assez satisfait de mon pays aujourd’hui et de la transparence dont il est fait preuve en ce moment.
Le coût du chômage : une perception biaisée
En effet, voilà à peu près 15 ou 20 ans, selon mon ressenti, que l’accent est mis sur les coûts que fait supporter le chômage à la société. Et jamais positivement. Le chômeur est devenu la cause de tous les maux, dans la bouche de la grande majorité des politiques mais plus grave, de la population. Si j’osais une image, ce serait comme de dire à quelqu’un qui attrape la grippe qu’il est une plaie pour la société. On me répondra que certains le cherchent et ne veulent pas travailler. Entendu, donnez-nous des chiffres et on rigolera sur le nombre. On ne vit pas bien au chômage et on ne vit pas d’aise aux aides sociales. Ceux qui feraient ce choix délibérément ne seraient en fait que la conclusion que la société ne fonctionne pas bien, de l’enfance à l’âge adulte, qu’on parle de l’éducation à la formation et aux chances mises à disposition pour s’épanouir en son sein. Mais c’est un autre débat sur l’utilisation de l’argent public destiné au développement de la société, car notre société ne diffère pas fondamentalement d’une société privée qui, si elle veut grandir et durer, se doit de faire grandir et former ceux qui la composent. Vision résumée mais assez réaliste de nos sociétés et des sociétés.
Assurance chômage : un mécanisme incompris et dévalorisé
Donc on met l’accent, négatif, sur les chômeurs et leurs coûts. Cela fait 25 ans que je travaille. J’ai connu une période de chômage de 6 mois pour laquelle je n’ai touché en tout et pour tout que 1 000 € de l’assurance chômage. Oui, en France, on appelle ça assurance chômage parce qu’en tant que salarié, tous les mois durant 25 ans, une part de mon salaire finançait cette assurance. Pourquoi seulement 1 000 € ? Eh bien, parce qu’on m’avait licencié et donc versé une somme, ridicule pour certains, énorme pour d’autres. Je n’avais donc pas le droit de toucher d’argent de mon assurance. La somme qui me fut ainsi versée me servit à assumer les factures mensuelles et au terme des 6 mois de carence, elle avait presque entièrement disparu. Il s’agit d’un procédé tout à fait discutable puisque l’assurance pour laquelle j’avais cotisé ne m’a servi à rien et j’ai perdu les indemnités auxquelles j’avais droit suite à mon licenciement. On peut dire dans mon cas que je n’ai à aucun moment pu bénéficier des mécanismes voués à l’aide à la reprise d’emploi, ni en argent ni en aides humaines. Mon cas n’est pas le cas de tout le monde. Je peux donc dire que j’ai payé et que je paye pour les autres, ce qui ne me choque pas fondamentalement puisque c’est le principe même des assurances.
La logique de l’assurance et la propagande publique
Si vous n’avez pas compris ça, alors vous devriez retourner à l’école, car à moins d’être extrêmement riche, vous seriez dans la majorité incapable d’assumer les coûts de vos assurances ou de votre seule subsistance. Malheureusement, nous avons subi une telle propagande ridicule sur ce sujet et bien d’autres que l’intelligence basique dont nous devrions tous faire preuve n’existe presque plus au sein de la société actuelle, tout du moins dans le débat public. Le simple fait de nommer les chômeurs comme une catégorie, une partie de la société, relève du ridicule et, disons-le, de la bêtise la plus complète et finie qui soit. Les chômeurs, ça n’existe pas en tant que groupe, que catégorie. C’est une phase temporaire et qui, dans le monde actuel, ne sera étrangère à personne. On ne naît pas chômeur et on n’appartient pas à ce groupe qui ne représente personne globalement ou particulièrement. Un chômeur à 5 000 € par mois n’a aucun rapport avec un chômeur à 1 400 €, ça tout le monde peut le comprendre, j’espère. Et j’espère aussi que tout le monde peut comprendre, mais j’en doute, qu’ils ont tous deux cotisé à l’assurance et donc ont droit, relativement à leurs cotisations, à ce dédommagement, au même titre que si leurs maisons brûlaient ils auraient droit à un dédommagement de la part de leur assureur habitation.
Les dérives de la gestion des aides publiques
Donc, les coûts directs et indirects en France de l’assurance chômage s’élèvent, selon les années, à 36 millions d’euros. La gestion de ces coûts est, comme toute gestion d’assurance, tout à fait discutable quant à la pertinence des services mis en place pour accompagner, former et dédommager les bénéficiaires, mais disons que la tendance ces 20 dernières années a été la réduction drastique. On peut légitimement s’interroger sur l’honnêteté de tels procédés. Si ma compagnie d’assurance m’annonçait que ses prestations à mon égard en cas de sinistre seraient diminuées, mais qu’elle n’effectuait pas un remboursement des cotisations déjà versées sur la base des anciennes prestations plus avantageuses à l’époque, ce serait un problème. Autre débat, mais il s’agit ici d’un défaut dont le droit privé a l’avantage de mieux nous défendre en tant qu’assurés puisque relevant d’un contrat. Le contrat avec une assurance publique tel que le chômage a un fonctionnement qu’on pourrait qualifier d’unilatéral ou plus poétiquement « au gré du vent ».
Un appel à l’égalité de la transparence
On pourrait penser que mon propos est de dire qu’il est scandaleux de verser 211 milliards d’aides aux entreprises lorsqu’on met sur l’échafaud les bénéficiaires d’une partie des 36 millions dédiés au chômage. Pas du tout. Je n’ai absolument aucun problème avec ça. Je pense qu’il est tout à fait utile et sain que l’argent public soit utilisé pour aider à la création d’entreprises, au développement de certaines, à l’inclusion des personnes handicapées dans le monde du travail, à la formation professionnelle, à faciliter l’implantation d’industries dans certaines zones en difficulté. Aucun problème sur le fait que les agriculteurs bénéficient d’aides lorsque les saisons sont mauvaises, pas de soucis pour que les entreprises qui forment des jeunes à des métiers en tension bénéficient d’allégements de charges sociales. Les entreprises sont un rouage indispensable et moteur de nos sociétés. Que de l’argent public leur soit alloué est tout à fait normal car, comme nous, elles paient des cotisations, des impôts et des taxes, qui d’une manière ou d’une autre leur reviennent.
Personnes physiques versus personnes morales : une différence de traitement ?
Car oui, la finalité des taxes et des impôts est, ou tout du moins doit être, de nous revenir sous une forme ou une autre : gratuité complète ou partielle de l’éducation, de la santé, des autoroutes, l’assurance chômage 😉 et bien d’autres choses. La question de qui peut en bénéficier est une autre question. On pense toujours qu’on y a plus droit que les autres. C’est comme les routiers qui roulent trop vite : « oui, mais moi je bosse, je ne suis pas en balade ». Ça s’entend, mais ça ne se comprend pas, quand ils se retrouvent à pleurer devant un juge parce qu’ils ont tué une mère de famille et ses enfants en l’encastrant dans leur camion, on a du mal à défendre leur argument. Rien contre les routiers, mesdames et messieurs, je vous respecte dans votre majorité mais vous devriez faire la leçon aux sauvages qui se disent vos collègues. Parenthèse close.
Donc, pour en revenir aux aides aux entreprises tout à fait justifiées, elles ne doivent pas déroger au même acharnement de contrôle qui est opéré aux pauvres chômeurs. Car la différence majeure est la suivante : un chômeur lui n’a pas à disposition un comptable, un avocat ou une partie de ses effectifs, puisqu’il n’en a pas, à disposition pour pouvoir optimiser les aides auxquelles il a droit, sauf exception mais elles doivent être rares. On est donc dans une forme d’injustice, car de l’aveu de la structure ayant réalisé cette enquête, le chiffre global est, à peu de choses près, représentatif, mais il est quasiment impossible de connaître les détails : les pourquoi faire, pour qui, depuis combien de temps, et toutes ces autres questions n’ont pas, dans leur ensemble, de réponses. On a donc l’aveu tout à fait officiel que 211 milliards ont été distribués sans qu’on puisse en établir le pourquoi du comment de façon transparente, ce qui est dans le pire des cas une escroquerie et dans le meilleur une gestion anarchique de 211 milliards.
Une entreprise est une personne morale, un chômeur, bien que je déteste ce mot, est une personne physique. On constate donc aujourd’hui, sans appel, qu’une personne physique bénéficie de moins de confiance et de considération qu’une personne morale. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour considérer que nos sociétés n’ont plus foi dans l’individu et par extension en elles-mêmes, puisque qu’on le veuille ou non nos sociétés sont la somme des individus qui la constituent. En tant qu’individu, il me paraît aussi important de savoir à quoi ont servi ces 211 milliards autant que ces 36 millions, voire plus important, non ?

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